loic jaegert huber

Échange avec Loïc Jaegert-Huber

Loïc Jaegert-Huber est CEO d’Engie North Africa, où il dirige le repositionnement stratégique du groupe sur la région Maroc, Égypte, Sénégal. Diplômé de Sciences Po Paris en sciences politiques et management, il a construit en seize ans une carrière opérationnelle dans une cinquantaine de pays, entre l’Europe, l’Asie et l’Afrique. Il a fondé à 25 ans le réseau des jeunes professionnels d’Engie, qui compte aujourd’hui 30 000 membres. Au moment de cet entretien, il prend une année sabbatique pour son deuxième enfant, basé à Rabat où son épouse est diplomate.

Christine : Vous êtes arrivé très jeune sur le terrain avec des équipes qui en savaient infiniment plus que vous. Comment avez-vous tenu votre rôle dans ces conditions ?

Loïc : J’avais 200 gaziers en Normandie à gérer, certains là depuis 30 ans, qui avaient tout à m’apprendre.

C’était « Bonjour chef, merci chef, qu’est-ce qu’on fait chef ? Quel canal de gaz aujourd’hui, qu’est-ce qu’on ferme ? »

Et moi je n’y connaissais rien au gaz.

J’ai vite appris que ce n’était pas ça qu’ils attendaient de moi. C’était justement de comprendre les enjeux en termes généraux, et puis de les aider à prendre la décision qui les aidera, mais qu’au fond ils ont déjà au fond d’eux-mêmes.

À la fin, ça avait marqué, j’avais 24 ans.

À la fin de dire : « Mais tu nous as donné confiance. » Ça m’avait marqué. Je me suis dit mais oui, mais moi je suis venu et j’avais tellement peu confiance en moi parce que j’y connaissais rien. Je sais pas si j’ai fait exprès d’être comme ça, c’était plus un manque de confiance en moi. Et en fait non, c’est totalement l’inverse.

Tu nous as donné confiance

Christine : Vous avez fonctionné dans des environnements très hiérarchisés, très codifiés culturellement. Comment construit-on de l'autonomie là-dedans ?

Loïc : Dans des milieux justement asiatiques, africains, très hiérarchiques, très où on n’ose pas dire ce qu’on pense vraiment, on est beaucoup dans le oui, assez peu dans l’expression de l’incompréhension ou du refus.

Travailler sur l’autonomie, l’autonomisation des salariés, c’est loin d’être facile.

Mais on voit que ça libère une chape de plomb et ça crée l’initiative, ça crée de l’innovation, ça crée aussi un cadre de travail plus safe, plus sûr.

Pourquoi ?

Parce que plus vous communiquez, y compris sur les accidents, les risques d’accidents, les risques en général, plus en fait vous créez la confiance.

Les gens me disaient : t’es sûr que avoir des organisations comme ça, un peu horizontales, où les gens s’expriment, t’es sûr que ça crée pas un peu des risques accrus ?

Je dis non, au contraire, parce que les gens parlent, les gens osent dire quand il y a quelque chose qui va mal. Les boucles d’amélioration, elles sont quasiment continues. Il y a pas de chape de plomb.

Christine : Vous avez pris deux congés parentaux prolongés alors que vous étiez sur une trajectoire ascendante. On vous a dit que ça allait nuire à votre carrière ?

Loïc : Certains m’ont dit : tu étais sur une trajectoire hyper ascendante, tu vas cramer ta carrière.

Au final non, c’est pas ce qui s’est passé parce que j’ai rebondi sur un poste de direction générale.

Pourquoi ?

Parce que comme je suis le petit canard qui sort, comme il y a pas beaucoup d’hommes qui s’arrêtent, je suis mis sur un piédestal..

Et donc c’est presque contre-productif. Je dis toujours : ce qu’on dit à moi, est-ce qu’on le dit pareil à une femme qui s’arrête deux, trois ans pour ses enfants ? Je suis pas sûr.

Donc je suis plutôt à dire il faut plutôt que ça se généralise ce genre de choses, pour pas qu’on dise « t’es super, c’est génial ». C’est un problème d’hommes et de femmes, de femmes et d’hommes.

Christine : Un manager toxique, pour vous, c'est quoi ?

Loïc : C’est quelqu’un qui fait du mal à l’organisation et à ses équipes, à son entourage, à ses écosystèmes.

Souvent on se rend pas forcément compte qu’on fait du mal.

J’ai une tendance à écrire jour et nuit. J’écrivais des mails à 2h du matin et c’est pas grave, je suis sympa, vous me connaissez.

Jusqu’à ce que je me rende compte que oui, je suis sympa, je oui OK, mais ça crée quand même une pression psychologique d’avoir un mail à 2h du matin.

Moi je disais : ah mais moi je suis content, au moins j’ai fait mes mails à 2h du matin, je me lève tranquillement à 7h, la journée peut commencer.

Et j’entendais pas, j’écoutais pas qu’on me disait aussi : ben oui, mais nous on est pas content de voir 15 mails de toi à 7h du matin pour commencer la journée au petit-déj.

Ça j’ai mis quand même plusieurs années à me dire ah oui, finalement mon côté à l’aise d’avoir tout géré à 2h du matin, ben il y a aussi un pendant qui est négatif.

Et donc j’ai arrêté immédiatement de faire ça.

Ça crée quand même une pression psychologique d'avoir un mail à 2h du matin

Christine : Qu'est-ce que vous aimeriez qu'on retienne de vous comme leader ?

Loïc : C’est quelqu’un capable d’enrichir, d’enrichir l’organisation, d’enrichir son entourage.

Un leader qui va apprendre au contact mais qui aura transmis sa touche, qui va inspirer peut-être d’autres leaders derrière.

Et puis d’être quelqu’un qui contribue au-delà de son simple poste. Qui aura réussi à construire des projets structurants avec ses équipes. C’est à ça qu’on voit un leader durable : est-ce qu’il aura fragilisé ou renforcé son écosystème, ses écosystèmes, une fois qu’il sera parti au bout de 3 ans, 4 ans, 5 ans ?

C’est pas être sur le one shot, c’est se dire ce qu’on a construit aujourd’hui, dans 5 ans ce sera toujours un pilier essentiel, des valeurs partagées et des réussites en termes business.